Caligula: "Tout cela manque de sang."

Présentation selon S. Olivié-Bisson (ENSATT)

(Pour les Célestins, Lyon, 2020)


Les sources romaines


La source historique : Suétone

l'historien romain qui écrit près d'un siècle après la mort de l'empereur, se réfère d'abord au père de Caligula, le héros militaire Germanicus,

Germanicus, père de C. César et fils de Drusus et de la plus jeune Antonia, fut adopté par Tibère, son oncle paternel. Il exerça la questure cinq ans avant l'âge exigé par les lois, et le consulat immédiatement après. Envoyé en Germanie pour y prendre le commandement de l'armée, il contint, avec autant d'énergie que de fidélité, toutes les légions, qui, à la première nouvelle de la mort d'Auguste, refusaient obstinément de reconnaître Tibère pour empereur, et lui déféraient à lui-même le gouvernement de l'Etat. Il vainquit ensuite l'ennemi, et revint triompher à Rome. On le créa consul pour la seconde fois ; mais, avant que d'entrer en charge, il fut, pour ainsi dire, chassé de Rome par Tibère, qui l'envoya pacifier l'Orient. Après avoir vaincu le roi d'Arménie, et réduit, la Cappadoce en province romaine, il mourut à Antioche, à l'âge de trente-quatre ans, d'une maladie de langueur, qui donna lieu à des soupçons d'empoisonnement. En effet, outre les taches livides qu'il avait sur tout le corps, et l'écume qui lui sortait de la bouche, on remarqua, lorsqu'il fut brûlé, que son coeur était resté intact ; or, l'on croit communément que le coeur imprégné de poison résiste à l'action du feu.

Ce n'est que dans un second temps (en tant que produit d'une histoire familiale, donc) qu'il présente Caligula, par l'anecdote,

Le surnom de Caligula était un sobriquet militaire, et lui venait d'une chaussure de soldat qu'il avait portée dans son enfance, au milieu des camps. Les soldats, pour l'avoir vu ainsi grandir et élever parmi eux, lui portaient un attachement incroyable. On en eut surtout une preuve après la mort d'Auguste, lorsque sa seule présence apaisa la fureur des troupes séditieuses.

puis par la réputation (d'abord ambivalente puis sulfureuse) (goût du travestissement, jeux, organisation de supplices... l'adjectif latin récurrent pour le décrire étant "saevus" (sauvage), complété par la mention de son "ferum ingenium" (sa nature bestiale).


En butte à toutes sortes de pièges, et aux perfides instigations de ceux qui cherchaient à lui arracher des plaintes, il ne donna aucun prétexte à la malignité : on eût dit qu'il ignorait le sort malheureux de sa famille et celui de toutes les autres. Ses propres affronts, il les dévorait avec une incroyable force de dissimulation ; et il avait pour Tibère et pour ceux qui l'entouraient des recherches de complaisance qui ont fait dire de lui avec raison, «qu'il n'y eut jamais de meilleur esclave ni de plus mauvais maître».
Toutefois, dès ce temps-là même, il ne pouvait cacher ses inclinations basses et cruelles. Un de ses plus grands plaisirs était d'assister aux tortures et au dernier supplice des condamnés. La nuit, il courait les mauvais lieux et les adultères, enveloppé d'un long manteau, et la tête cachée sous de faux cheveux. Il était surtout passionné pour la danse théâtrale et pour le chant. Tibère ne contrariait pas ces goûts, qui pouvaient, pensait-il, adoucir son naturel féroce. Le pénétrant vieillard avait si bien approfondi ce caractère, qu'il disait souvent : «Je laisse vivre Caïus pour son malheur et pour celui de tous» ; ou bien : «J'élève un serpent pour le peuple romain, et un autre Phaéton pour l'univers».


NOTA BENE Caligula est le frère de l'Agrippine que nous connaissons, mère de Néron.


Lecture (par l'auteur)

pour Frémeaux&associés




Une tragédie?


Définition-s du genre





La conception de la pièce par CAMUS

Préface à l'édition américaine (1958)

Caligula, prince relativement aimable jusque là, s'aperçoit à la mort de Drusilla, sa sœur et sa maîtresse, que le monde tel qu'il va n'est pas satisfaisant. Dès lors, obsédé d'impossible, empoisonné de mépris et d'horreur, il tente d'exercer, par le meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il découvrira pour finir qu'elle n'est pas la bonne. Il récuse l'amitié et l'amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l'entourent, il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l’entraîne sa passion de vivre.
Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C'est pourquoi Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu'il faut pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes.
Il s'agit donc d'une tragédie de l'intelligence. (...) La passion de l'impossible est, pour le dramaturge, un objet d'études aussi valable que la cupidité ou l'adultère. La montrer dans sa fureur, en illustrer les ravages, en faire éclater l'échec, voilà quel était mon projet.


La construction de la pièce : un piège qui se referme

La pièce compte 4 actes, au morcellement irrégulier :

  • Acte I, 11 scènes

  • acte II: 14 scènes

  • acte III: 6 scènes

  • acte IV: 14 scènes

La pièce repose sur une ellipse annoncée par la didascalie initiale :

La scène se passe dans le palais de Caligula.
Il y a un intervalle de trois années entre le premier acte et les trois suivants.

La pièce commence, sur du "rien":


PREMIER PATRICIEN.- Toujours rien.
LE VIEUX PATRICIEN.- Rien le matin, rien le soir.
DEUXIÈME PATRICIEN.- Rien depuis trois jours.
LE VIEUX PATRICIEN.- Les courriers partent, les courriers reviennent. Ils secouent la tête et disent : « Rien. »
DEUXIÈME PATRICIEN.- Toute la campagne est battue, il n'y a rien à faire

Elle s'achève sur du "rien, encore."

Tout a l'air si compliqué. Tout est si simple pourtant. Si j'avais eu la lune, si l'amour suffisait, tout serait changé. Mais où étancher cette soif? Quel cœur, quel dieu auraient pour moi la profondeur d'un lac? (S'agenouillant et pleurant.) Rien dans ce monde, ni dans l'autre, qui soit à ma mesure. Je sais pourtant, et tu le sais aussi (il tend les mains vers le miroir en pleurant), qu'il suffirait que l'impossible soit. L'impossible ! Je l'ai cherché aux limites du monde, aux confins de moi-même. J'ai tendu mes mains (criant), je tends mes mains et c'est toi que je rencontre, toujours rien en face de moi, et je suis pour toi plein de haine. Je n'ai pas pris la voie qu'il fallait, je n'aboutis à rien. (...)


Un héros complexe


Caligula n'ouvre pas la pièce ; il n'arrive qu'à la scène 3 :


La scène reste vide quelques secondes. Caligula entre furtivement par la gauche. Il a l'air égaré, il est sale, il a les cheveux pleins d'eau et les jambes souillées. Il porte plusieurs fois la main à sa bouche. Il avance vers le miroir et s'arrête dès qu'il aperçoit sa propre image. Il grommelle des paroles indistinctes, puis va s'asseoir, à droite, les bras pendants entre les genoux écartés. Hélicon entre à gauche. Apercevant Caligula, il s'arrête à l'extrémité de la scène et l'observe en silence. Caligula se retourne et le voit. Un temps.

Cependant, le héros-éponyme ne parle qu'à la scène 4.

Il clôture tous les actes:


  • acte I

(...) dit d'une voix triomphante:
Caligula.
  • acte II

lentement.
Le mépris.
  • acte III

Ton empereur attend son repos. C'est sa manière à lui de vivre et d'être heureux.
  • acte IV (fin de la pièce)

(au moment où il va être mis à mort par les conjurés).

Je suis encore vivant !




L'auteur Albert CAMUS : homme, résistant, algérien, fils, père, intellectuel, théoricien, méditerranéen, directeur de revue, directeur de collection, séducteur, nageur, footballeur ...

cf. https://www.lydiablanc.fr/post/albert-camus



La séquence


Programmation




Les textes (4 extraits avec comme angle de lecture: le tyran)



Questionnaire de lecture




L'Absurde





CAMUS reconnaît à son oeuvre 3 paliers dans une architecture consciente de la pensée de l'homme dans le monde: l'absurde, la révolte et le cycle de l'amour (auquel il travailait au moment de sa mort en 1960).


L'Absurde (1936-1945) comprend :

  • Un essai, Le mythe de Sisiphe (1942),


  • un roman, l'Etranger (1942)

Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j'ai eue lorsque j'ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n'ai pas regardé du côté de Marie. Je n'en ai pas eu le temps parce que le président m'a dit dans une forme bizarre que j'aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français...
  • et un diptyque dramatique (deux pièces, Caligula et Le malentendu)

CALIGULA .- C'est une vérité toute simple et toute claire, un peu bête, mais difficile à découvrir et lourde à porter.
HELICON .- Et qu'est-ce donc que cette vérité, Caïus?
CALIGULA.- Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux.
HELICON.- Allons, Caïus, c'est une vérité dont on s'arrange très bien. Regarde autour de toi. Ce n'est pas cela qui les empêche de déjeuner.
CALIGULA.- Alors, c'est que tout, autour de moi, est mensonge, et moi, je veux qu'on vive dans la vérité!


Caligula par la grammaire

sur le I, 3 "Si je dors, qui me donnera la lune?"

L'expression de l'interrogation.




Documents complémentaire sur l'absurde autour de Caligula




CAMUS, "le siècle de la peur", in "Ni victimes ni bourreaux" (Combat, nov. 1946)

cf. https://eduscol.education.fr/odysseum/devant-le-monde-et-lintolerance-lhomme-sinterroge-ni-victimes-ni-bourreaux-repond-camus


Le XVIIe siècle a été le siècle des mathématiques, le XVIIIe celui des sciences physiques, et le XIXe celui de la biologie. Notre XXe siècle est le siècle de la peur. On me dira que ce n’est pas là une science. Mais d’abord la science y est pour quelque chose, puisque ses derniers progrès théoriques l’ont amenée à se nier elle-même et puisque ses perfectionnements pratiques menacent la terre entière de destruction.

De plus, si la peur en elle-même ne peut être considérée comme une science, il n’y a pas de doute qu’elle soit cependant une technique. Ce qui frappe le plus, en effet, dans le monde où nous vivons, c’est d’abord, et en général, que la plupart des hommes (sauf les croyants de toutes espèces) sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens. Eh bien ! Les hommes de ma génération et de celle qui entre aujourd’hui dans les ateliers et les facultés ont vécu et vivent de plus en plus comme des chiens.

Naturellement, ce n’est pas la première fois que des hommes se trouvent devant un avenir matériellement bouché. Mais ils en triomphaient ordinairement par la parole et par le cri. Ils en appelaient à d’autres valeurs, qui faisaient leur espérance. Aujourd’hui, personne ne parle plus (sauf ceux qui se répètent), parce que le monde nous paraît mené par des forces aveugles et sourdes qui n’entendront pas les cris d’avertissements, ni les conseils, ni les supplications. Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer. Et ce quelque chose est cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité. Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie. Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. Et, bien entendu, un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur.

(...)

Pour sortir de cette terreur, il faudrait pouvoir réfléchir et agir suivant sa réflexion. Mais la terreur, justement, n’est pas un climat favorable à la réflexion. Je suis d’avis, cependant, au lieu de blâmer cette peur, de la considérer comme un des premiers éléments de la situation et d’essayer d’y remédier. Il n’est rien de plus important. Car cela concerne le sort d’un grand nombre d’Européens qui, rassasiés de violences et de mensonges, déçus dans leurs plus grands espoirs, répugnant à l’idée de tuer leurs semblables, fût-ce pour les convaincre, répugnent également à l’idée d’être convaincus de la même manière. Pourtant, c’est l’alternative où l’on place cette grande masse d’hommes en Europe, qui ne sont d’aucun parti, ou qui sont mal à l’aise dans celui qu’ils ont choisi, qui doutent que le socialisme soit réalisé en Russie, et le libéralisme en Amérique, qui reconnaissent, cependant, à ceux-ci et à ceux-là le droit d’affirmer leur vérité, mais qui leur refusent celui de l’imposer par le meurtre, individuel ou collectif. Parmi les puissants du jour, ce sont des hommes sans royaume. Ces hommes ne pourront faire admettre (je ne dis pas triompher mais admettre) leur point de vue, et ne pourront retrouver leur patrie que lorsqu’ils auront pris conscience de ce qu’ils veulent et qu’ils le diront assez simplement et assez fortement pour que leurs paroles puissent lier un faisceau d’énergies. Et si la peur n’est pas le climat de la juste réflexion, il leur faut donc d’abord se mettre en règle avec la peur. Pour se mettre en règle avec elle, il faut voir ce qu’elle signifie et ce qu’elle refuse. Elle signifie et elle refuse le même fait : un monde où le meurtre est légitimé et où la vie humaine est considérée comme futile. Voilà le premier problème politique d’aujourd’hui. Et avant d’en venir au reste, il faut prendre position par rapport à lui. Préalablement à toute construction, il faut aujourd’hui poser deux questions : « Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous être tué ou violenté ? Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous tuer ou violenter ? » Tous ceux qui répondront non à ces deux questions sont automatiquement embarqués dans une série de conséquences qui doivent modifier leur façon de poser le problème. Mon projet est de préciser deux ou trois seulement de ces conséquences. En attendant, le lecteur de bonne volonté peut s’interroger et répondre.


Caligula s'ouvre sur la didascalie suivante:

Des patriciens, dont un très âgé, sont groupés dans une salle du palais et donnent des signes de nervosité.